La Kalaâ d'Ath Abbas, une page
La Kalaâ d'Ath Abbas, une page "oubliée" de l'histoire "officielle" de l'Algérie.

Culminant à près de 1000 mètres d’altitude sur la chaîne montagneuse des Bibans, dans l’actuelle commune d’Ighil Ali dans la Wilaya de Béjaïa, la Kalaâ d’Ath Abbas est aujourd’hui un petit village comptant à peine 300 âmes. Presque totalement oublié, ce village a pourtant été dans le passé le centre de l’une des plus grandes puissances économiques et militaires de l’histoire de l’Afrique du Nord avant 1830.

Le royaume des Ath Abbas, qui a régné en maître sur tous les territoires de l’actuelle petite Kabylie, a été fondé après la chute de Béjaïa vers 1510 par les dernier émirs Hafsides de Béjaïa, qui s’étaient réfugiés dans la Kalaâ d’Ath Abbas, une place fortifiée de l’ancien royaume des Hammadites. C’est Abderrahmane El Abbès, dernier des émirs Hafsides dissidents de Béjaïa, qui choisit cette forteresse pour y mener la résistance contre les espagnols. Son fils Ahmed jouit rapidement d’une large popularité parmi les puissantes tribus kabyles des alentours, qu’il réussit à fédérer autour de lui avant de se proclamer « sultan de la Kalaâ ».

La Kalaâ des Ath Abbas ne tarde pas à devenir un centre intellectuel, industriel et commercial très renommé, du fait de sa situation géographique très particulière : en effet, la Kalaâ se situe sur le chemin entre Alger et Constantine, et sert de plaque tournante entre les villes côtières et les régions de l’intérieur du pays. Le développement de la Kalaâ a également été possible grâce à l’affluence des juifs, chrétiens et musulmans fuyant l’inquisition catholique en Andalousie et les exactions perpétrées par les espagnols à Béjaïa; ces derniers apportent leur savoir faire et contribuent à l’essor culturel, économique et militaire du royaume des Ath Abbas. La Kalaâ des Ath Abbas compte à son apogée 80 000 habitants et est dotée de fabriques d’armes. Cette puissance croissante du royaume des Ath Abbas commence à inquiéter les espagnols établis à Béjaïa, ces derniers finissent par contracter une alliance avec Abdelaziz El Abbès, petit-fils d’Abderrahmane El Abbès et souverain du royaume des Ath Abbas.

Les frères Barberousse, célèbres corsaires turcs qui menaient alors des expéditions pour prendre le contrôle des côtes nord-africaines au profit de l’empire ottoman, décident de lancer une expédition contre le royaume des Ath Abbas en 1516 dans une tentative pour isoler les espagnols. L’armée commandée par Abdelaziz El Abbès rencontre le corps expéditionnaire ottoman aux alentours de Béjaïa, mais devant la supériorité de leurs armes à feu, Abdelaziz décide de céder à leur demande et de rompre son alliance avec les espagnols, préférant ainsi se consacrer au renforcement de son royaume plutôt que d’aller vers une défaite certaine qui lui aurait coûté très cher.

En 1550, les turcs qui étaient alors au pouvoir à Alger entreprennent deux expéditions contre le royaume des Ath Abbas, les soldats ottomans sont vaincus sans difficultés par l’armée d’Abdelaziz El Abbès, ce qui force Hassan Pacha à signer la paix avec lui. Les ottomans demanderont plus tard, en 1551, le soutien d’Abdelaziz pour une expédition contre Tlemcen, alors occupée par un chérif Saâdien. Le corps expéditionnaire kabyle envoyé à cet effet par Abdelaziz s’élève à 6000 hommes selon certaines sources, 2000 selon d’autres.

Cette alliance avec les turcs finit cependant par être rompue, les turcs qui se méfiaient de l’accroissement de la puissance du royaume d’Ath Abbas envoient un corps expéditionnaire à l’hiver 1552 pour défaire les troupes d’Abdelaziz, la bataille qui s’en suit voit une victoire militaire des ottomans, mais les rudes conditions météorologiques et le relief escarpé du territoire les empêchent d’avancer à l’intérieur des territoires des Ath Abbas.

Le royaume des Ath Abbas continue à être une puissance militaire très redoutée en Afrique du Nord tout au long des 16ème, 17ème et 18ème siècles, mais commence à décliner au début du 19ème siècle du fait des nombreuses luttes pour le pouvoir au sein de la famille régnante. La prise d’Alger par les français en 1830 contribue également à précipiter sa chute. Le royaume des Ath Abbas prends officiellement fin avec l’écrasement de la révolte de 1871 et la mort de Mohamed El Mokrani (Kabyle : Lḥaǧ Muḥend n At-Meqqran), dernier chef des Ath Abbas.

Aujourd’hui la Kalaâ des Ath Abbas est un petit village perdu au sommet des Bibans, qui ne compte plus que quelques centaines d’habitants, en raison notamment de la migration vers les grandes villes. Seuls quelques vestiges témoignent encore de l’époque prospère qu’avait connu cette région, une page de l’histoire délibérément « oubliée » par les historiens de l’Algérie « officielle ».

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