Tarek Mira, ex'député du RCD, se montre optimiste quant à un changement qui devra d'abord passer par l'imbrication sociale que réalisera la société politique en connivence avec la société civile
Tarek Mira, ex'député du RCD, se montre optimiste quant à un changement qui devra d'abord passer par l'imbrication sociale que réalisera la société politique en connivence avec la société civile

La citoyenneté, les valeurs de la République, les libertés démocratiques ainsi que la politique publique ont été au cœur du débat entretenu avec Tarek Mira, ex-secrétaire national des relations internationales et ex-député du Rassemblement pour la Culture et la Démocratie (RCD), que nous avons rencontré en marge de la cérémonie du lancement officiel de la Fondation du Colonel Amirouche à Tizi Ouzou. L’ancien leader du RCD nous a livré sa vision des enjeux du moment qu’il analyse explicitement et nous a fait part d’un « avenir national » qu’il conçoit selon les moyens de bord se trouvant à la disposition du pays, ainsi que les enjeux de « l’émergence des multinationales qui menace effectivement les fondations des États-nationaux » et déplore le fait que « les militants engagés acceptent que le changement émane uniquement de l’intérieur du système politique  » .

Kabylie-News : Pour commencer, que pense M.Tarek Mira de l’idée de lancer la Fondation portant le nom du valeureux martyr le Colonel Amirouche ?

Tarek Mira : Je trouve que c’est une excellente idée. D’abord parce qu’elle n’est jamais une Fondation de trop, et il y a déjà des fondations, notamment la 3 et la 4. On a besoin aujourd’hui, non pas d’un surplus de mémoire mais, d’une véritable mémoire afin que l’histoire s’écrive de façon objective. Dans ce cas, s’il y a des fondations de ce genre qui vont s’attaquer, en plus, à d’autres thématiques ; comme la citoyenneté et la chose publique ; c’est tout bénéfice. En clair, je crois que le fait que cette fondation porte le nom du Colonel Amirouche, est aussi important parce qu’il est un symbole parmi d’autres de cette guerre de libération nationale qui a émerveillé le monde entier.

En plus, il faudrait densifier les liens dans la société civile. Je crois qu’aujourd’hui, avec la société politique, il faut investir la société civile afin de renouveler à la fois les idées et l’encadrement nécessaires pour enraciner définitivement l’idée démocratique dans le pays, qui nécessite d’avoir en main la majorité culturelle. Le grand théoricien du communisme disait qu’on ne peut pas porter un projet politique sans domination idéologique et culturelle. Or, dans le contexte d’aujourd’hui, ce sont les islamistes qui ont beaucoup d’avance sur nous. Pour parer à cela, il faut créer des instruments comme des associations et des fondations au niveau des wilayas et des communes. Et c’est de cette façon que nous allons créer le citoyen, cette notion qui veut dire : celui qui s’intéresse à la chose publique. À la Respublica !

K.N : Et pour ancrer la citoyenneté dans les mentalités sociales…

T.M : Lorsque vous vous investissez pour que votre village soit propre, ça parait simple. Mais c’est un acte politique et militant à la fois. Parce que les gens confondent entre le politique et le partisan. En principe, le rôle du politique est l’engagement dans la cité, et celui du partisan est de se doter d’un instrument pour prendre le pouvoir.

K-N : Parfois ces deux là prennent des chemins différents…

T.M : Ils sont complémentaires d’une certaine façon. Je ne dis pas ça pour dire qu’il ne faut pas être un politique ou un partisan, car les gens sont libres d’adhérer à des partis politiques. Mais aujourd’hui, dans cette situation de reflux général, il faudrait absolument réinvestir la société civile pour l’émergence d’une nouvelle élite et de nouvelles idées.

K-N : Pour vous emprunter votre dernière phrase de «  l’émergence de nouvelles idées », de la citoyenneté et de la démocratie dans la société profonde algérienne. Aujourd’hui nous constatons que le pays est arrivée dans une impasse sur tous les niveaux, que ce soit au niveau politique, social et surtout culturel. Comment voyez-vous une alternative pouvant faire sortir l’Algérie de l’auberge ?

T.M : Si je la voyais justement, je me serai engagé sur le plan partisan. Mais, malheureusement, je crois qu’on est dans une situation où le gouvernement et l’opposition ont échoué en général. Et l’opposition démocratique en particulier, parce que nous avons fait partie de cette mouvance qui a, à mon avis, soulevé la plus grande espérance de parachever ce qui a été énoncé pendant la guerre de libération nationale, notamment dans la déclaration de novembre et la charte de la Soummam. C’est pour cette raison que je reviendrai à ce que je vous avais dit la première fois, (c’est pour cela que je réitère ce que j’ai dit précédemment), c’est qu’aujourd’hui, je ne vois pas dans les médias l’investissement de la société civile par les associations de différents caractères. Il faut avoir l’intelligence de pouvoir fédérer ces associations par des coordinations qui soient informelles…

K-N : Il faut créer un certain climat de connivence…

T.M : Un climat de connivence, oui. Je crois que lorsqu’on parle de l’histoire, des problèmes économiques et politiques, cela intéresse toute la société en général. C’est ainsi que pourront se forger les consciences de demain, pour qu’advienne l’alternative démocratique. La démocratie n’est pas un horizon qu’on peut dépasser, mais c’est un moyen, et un but au même temps, pour atteindre globalement le bonheur.

K-N : Nous venons de parler de l’urgence de créer des associations pouvant être le vecteur de toutes les valeurs et libertés démocratiques et de la citoyenneté…

T.M : Du changement de demain !

K-N : Du changement de demain, justement. Et aujourd’hui, la Fondation du Colonel Amirouche a été lancée officiellement lors d’une cérémonie à laquelle vous avez-vous-même participé. Quel rôle donneriez-vous à cette Fondation dans ce que nous avons abordé auparavant ?

T.M : Je pense que le rôle de la Fondation, qu’elle veut imprimer à sa démarche est inscrit à sa déclaration d’inauguration, et qui est à mon avis tout à fait complète. Je crois qu’elle touche à tous les problèmes de la société dans cet esprit que nous avions décrit tout à l’heure : l’esprit de novembre et de la charte de la Soummam qui veut dire : remettre en perspective l’état démocratique et social. Ce n’est pas partisan, c’est un instrument qui se situe entre la société politique et la société civile. Il faut profiter et multiplier ce genre d’initiative, et avec les associations nous allons y arriver finalement ! Parce que la démocratie est un horizon mondial. Il faudrait que l’Algérie, comme elle a donné la leçon dans les années 50 pour ce combat libérateur puisse aujourd’hui saisir les circonstances pour donner une autre leçon en faveur de la promotion de la démocratie.

K-N : Dans une autre pair de manche, aujourd’hui, des parties du pouvoir veulent donner naissance à la tendance d’un cinquième mandat de Bouteflika en préparation. Qu’en pensez-vous ?

T.M : Vous savez. Je ne suis plus étonné de rien…

K-N : On aura tout vu !

T.M : Effectivement, on aura tout vu. Il y a un tel affaissement des niveaux civique et politique en Algérie, que la population, y compris les militants engagés, acceptent que le débat politique et la possibilité d’une alternance se passent à l’intérieur du système. Notre échec à nous, c’est qu’on n’a pas pu créer les conditions de l’alternative démocratique. On a clairement dit qu’il existe une alternance qui a géré depuis 1962, ainsi qu’une opposition démocratique.

Alors il y a une presse qui rallume sa passion pour se montrer contre Bouteflika ou quiconque d’autre. Personnellement, cela ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse en revanche, c’est qu’il y ait une alternative démocratique.

De ce fait, qu’il y ait un 5ème ou un 6ème mandat, puisqu’on a ouvert la boîte de Pandore tandis qu’on pouvait l’arrêter au moment où le champ à l’élargissement des mandats a été ouvert, alors que jusque là on n’avait le droit qu’à deux mandats.

K-N : Le chef de l’État a adressé un message aux algériens où il étalé ses prémonitions à propos de l’avenir national qui se résume, selon lui, à trois défis qu’il faut relever ; à savoir les défis concernant le volet sécuritaire,  le développement économique ainsi que la stabilité politique. Quelle est votre avis sur ces défis ? Et quelle est votre vision sur notre avenir national ?

T.M : Il y a un bouleversement mondial à l’heure actuelle qui fait qu’il y ait un affaissement général de la notion de l’État. Il y a l’émergence de plus en plus forte des multinationales qui menace effectivement les fondations des États-nationaux.

De toute façon, je pense qu’il y aura une mutation profonde et lente à laquelle il faudrait se préparer. Les cris d’orfraie qui disent que c’est un complot d’Israël ou des USA ne marchent pas. Mais là, on trouve des défis qu’il faut relever et qu’il va falloir prendre en toute considération et en toute objectivité pour les défier justement. À mon avis, ce monde qui est en train d’advenir est un monde d’ensemble stratégique. D’abord l’Algérie doit répondre au besoin d’une unité maghrébine. Il faut unir le Maghreb pour relever ce défi là…

K-N : Tout porte à croire que ce n’est pourtant pas le chemin que nous avons pris aujourd’hui…

T.M : Il faut dire qu’on a pris l’habitude de voir cela dans ces jeunes États de non-droit, qui ne sont pas démocratiques et qui se trouvent dans une étape pré-démocratique. Disons qu’il ne faut pas tout noircir s’il y a encore de la stabilité. Car à voir ce qui se passe en Syrie, en Irak et en Libye, il ne faut pas faire la fine bouche, et il convient de considérer que le fait que l’État national ait tenu jusque-là est un miracle,  c’est tout de même une chose qu’il faut consolider. Mais c’est une situation à laquelle on ne peut pas faire face tout seul.

K-N : Il viendra un jour où l’urgence de changer s’imposera…

T.M : On fait la guerre et la paix à deux. Et je ne pense pas que le pouvoir puisse enraciner la démocratie comme il le prétend. Il faudrait qu’il trouve des interlocuteurs, qui seraient à la hauteur de l’ambition que représente ce défi, non pas pour exercer le pouvoir pour le pouvoir, mais pour être associés au pouvoir afin de tracer un schéma.

                                                                         Entretien réalisé par Massi Hamadene

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